Le Malade imaginaireComédie mêlée de musique et de danses représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre de la salle du Palais-Royal le 10 février 1673 par la Troupe du Roi.
Un résumé de la pièce.
ACTEUR
ARGAN, malade imaginaire.
BÉLINE, seconde femme d'Argan.
ANGÉLIQUE, fille d'Argan et amante de Cléante.
LOUISON, petite fille d'Argan et sњur d'Angélique.
BÉRALDE, frère d'Argan.
CLÉANTE, amant d'Angélique.
MONSIEUR DIAFOIRUS, médecin.
THOMAS DIAFOIRUS, son fils et amant d'Angélique.
MONSIEUR PURGON, médecin d'Argan.
MONSIEUR FLEURANT, apothicaire.
MONSIEUR BONNEFOY, notaire.
TOINETTE, servante.La scène est à Paris.
· Prologue.
· Autre prologue (de 1674).
· Acte I.
· Premier intermède.
· Acte II.
· Second intermède.
· Acte III.
· Troisième intermède.Le Malade imaginaire
ACTE I
Scène I
ARGAN, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties d'apothicaire avec des jetons; il fait, parlant à lui-même, les dialogues suivants: Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font Vingt. Trois et deux font cinq." Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur. "Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles:" les entrailles de Monsieur, trente sols ". Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement: je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est à dire dix sols; les voilà, dix sols." Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols. "Avec votre permission, dix sols." Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols. "Je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers." Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres. "Ah! Monsieur Fleurant, c'est se moquer; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de methéâtrequatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols." Plus, dudit jour, une potion anodine, et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols. "Bon, dix et quinze sols." Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols. "Dix Sols, Monsieur Fleurant." Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols. "Monsieur Fleurant, dix sols." Plus, du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres. "Bon, vingt et trente sols: je suis bien aise que vous soyez raisonnable." Plus, du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols. "Bon, dix sols." Plus, une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres. "Ah! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade: contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements; et l'autre mois il y avait douze médecines, et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci. Il n'y a personne: j'ai beau dire, on me laisse toujours seul; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens. Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin: point d'affaire. Drelin, drelin, Drelin: ils sont sourds. Toinette! Drelin, drelin, drelin: tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine! Drelin, drelin, drelin: j'enrage. Il ne sonne plus, mais il crie. Drelin, drelin, drelin: carogne, à tous les diables! Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul? Drelin, drelin, drelin: voilà qui est pitoyable! Drelin, drelin, drelin: ah, mon Dieu! Ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.
Scène II
TOINETTE, ARGAN.
TOINETTE, en entrant dans la chambre: On y va
ARGAN: Ah, chienne! Ah, carogne.
TOINETTE, faisant semblant de s'être cogné la tête: Diantre soit fait de votre impatience! Vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d'un volet
ARGAN, en colère: Ah, traîtresse.
TOINETTE, pour l'interrompre et l'empêcher de crier, se plaint toujours en disant: Ha
ARGAN: Il y a.
TOINETTE: Ha!
ARGAN: Il y a une heure.
TOINETTE: Ha!
ARGAN: Tu m'as laissé.
TOINETTE: Ha!
ARGAN: Tais-toi donc, coquine, que je te querelle
TOINETTE: Çamon, ma foi! J'en suis d'avis, après ce que je me suis fait
ARGAN: Tu m'as fait égosiller, carogne.
TOINETTE: Et vous m'avez fait, vous, casser la tête; l'un vaut bien l'autre; quitte à quitte, si vous voulez
ARGAN: Quoi? coquine.
TOINETTE: Si vous querellez, je pleurerai.
ARGAN: Me laisser, traîtresse
TOINETTE, toujours pour l'interrompre: Ha
ARGAN: Chienne, tu veux
TOINETTE: Ha
ARGAN: Quoi? il faudra encore que je n'aie pas le plaisir de la quereller
TOINETTE: Querellez tout votre soûl, je le veux bien.
ARGAN: Tu m'en empêches, chienne, en m'interrompant à tous coups.
TOINETTE: Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j'aie le plaisir de pleurer: chacun le sien, ce n'est pas trop. Ha!
ARGAN: Allons, il faut en passer par là. ôte-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. Argan se lève de sa chaise. Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il bien opéré?
TOINETTE: Votre lavement?
ARGAN: Oui. Ai-je bien fait de la bile?
TOINETTE: Ma foi! je ne me mêle point de ces affaires-là: c'est à Monsieur Fleurant à y methéâtrele nez, puisqu'il en a le profit.
ARGAN: Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l'autre que je dois tantôt prendre.
TOINETTE: Ce Monsieur Fleurant-là et ce Monsieur Purgon s'égayent bien sur votre corps; ils ont en vous une bonne vache à lait; et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.
ARGAN: Taisez-vous, ignorante, ce n'est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse venir ma fille Angélique, j'ai à lui dire quelque chose.
TOINETTE: La voici qui vient d'elle-même: elle a deviné votre pensée.
Scène III
ANGÉLIQUE, TOINETTE, ARGAN.
ARGAN: Approchez, Angélique; vous venez à propos: je voulais vous parler.
ANGÉLIQUE: Me voilà prête à vous ouïr.
ARGAN, courant au bassin: Attendez. Donnez-moi mon bâton. Je vais revenir tout à l'heure.
TOINETTE, en le raillant: Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.
Scène IV
ANGÉLIQUE, TOINETTE.
ANGÉLIQUE, la regardant d'un њil languissant, lui dit confidemment: Toinette.
TOINETTE: Quoi?
ANGÉLIQUE: Regarde-moi un peu.
TOINETTE: Hé bien! Je vous regarde.
ANGÉLIQUE: Toinette.
TOINETTE: Hé bien, quoi, "Toinette"?
ANGÉLIQUE: Ne devines-tu point de quoi je veux parler?
TOINETTE: Je m'en doute assez: de notre jeune amant; car c'est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos entretiens; et vous n'êtes point bien si vous n'en parlez à toute heure.
ANGÉLIQUE: Puisque tu connais cela, que n'es-tu donc la première à m'en entretenir, et que ne m'épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours?
TOINETTE: Vous ne m'en donnez pas le temps, et vous avez des soins là-dessus qu'il est difficile de prévenir.
ANGÉLIQUE: Je t'avoue que je ne saurais me lasser de te parler de lui, et que mon cњur profite avec chaleur de tous les moments de s'ouvrir à toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui?
TOINETTE: Je n'ai garde.
ANGÉLIQUE: Ai-je tort de m'abandonner à ces douces impressions?
TOINETTE: Je ne dis pas cela.
ANGÉLIQUE: Et voudrais-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu'il témoigne pour moi?
TOINETTE: à Dieu ne plaise!
ANGÉLIQUE: Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l'aventure inopinée de notre connaissance?
TOINETTE: Oui.
ANGÉLIQUE: Ne trouves-tu pas que cette action d'embrasser ma défense sans me connaître est tout à fait d'un honnête homme?
TOINETTE: Oui.
ANGÉLIQUE: Que l'on ne peut pas en user plus généreusement?
TOINETTE: D'accord.
ANGÉLIQUE: Et qu'il fit tout cela de la meilleure grâce du monde?
TOINETTE: Oh! oui.
ANGÉLIQUE: Ne trouves tu pas, Toinette, qu'il est bien fait de sa personne?
TOINETTE: Assurément.
ANGÉLIQUE: Qu'il a l'air le meilleur du monde?
TOINETTE: Sans doute.
ANGÉLIQUE: Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble?
TOINETTE: Cela est sûr.
ANGÉLIQUE: Qu'on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu'il me dit?
TOINETTE: Il est vrai.
ANGÉLIQUE: Et qu'il n'est rien de plus fâcheux que la contrainte où l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire?
TOINETTE: Vous avez raison.
ANGÉLIQUE: Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit?
TOINETTE: Eh, eh! ces choses-là, parfois, sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort à la vérité; et j'ai vu de grands comédiens là-dessus.
ANGÉLIQUE: Ah! Toinette, que dis-tu là? Hélas! de la façon qu'il parle, serait-il bien possible qu'il ne me dît pas vrai?
TOINETTE: En tout cas, vous en serez bientôt éclaircie; et la résolution où il vous écrivit hier qu'il était de vous faire demander en mariage est une prompte voie à vous faire connaître s'il vous dit vrai, ou non: c'en sera là la bonne preuve.
ANGÉLIQUE: Ah! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.
TOINETTE: Voilà votre père qui revient.
Scène V
ARGAN, ANGÉLIQUE, TOINETTE.
ARGAN se met dans sa chaise: Ô çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut-être ne vous attendez-vous pas: on vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage; il n'y a rien de plus drôle pour les jeunes filles: ah! nature, nature! à ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.
ANGÉLIQUE: Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
ARGAN: Je suis bien aise d'avoir une fille si obéissante. La chose est donc conclue, et je vous ai promise.
ANGÉLIQUE: C'est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés.
ARGAN: Ma femme, votre belle-mère, avait envie que je vous fisse religieuse, et votre petite sњur Louison aussi, et de tout temps elle a été aheurtée à cela.
TOINETTE, tout bas: La bonne bête a ses raisons.
ARGAN: Elle ne voulait point consentir à ce mariage, mais je l'ai emporté, et ma parole est donnée.
ANGÉLIQUE: Ah! mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés.
TOINETTE: En vérité, je vous sais bon gré de cela, et voilà l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie.
ARGAN: Je n'ai point encore vu la personne; mais on m'a dit que j'en serais content, et toi aussi.
ANGÉLIQUE: Assurément, mon père.
ARGAN: Comment l'as-tu vu?
ANGÉLIQUE: Puisque votre consentement m'autorise à vous pouvoir ouvrir mon cњur, je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connaître il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite est un effet de l'inclination que, dès cette première vue, nous avons prise l'un pour l'autre.
ARGAN: Ils ne m'ont pas dit cela; mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c'est un grand jeune garçon bien fait.
ANGÉLIQUE: Oui, mon père.
ARGAN: De belle taille.
ANGÉLIQUE: Sans doute.
ARGAN: Agréable de sa personne.
ANGÉLIQUE: Assurément.
ARGAN: De bonne physionomie.
ANGÉLIQUE: Très bonne.
ARGAN: Sage, et bien né.
ANGÉLIQUE: Tout à fait.
ARGAN: Fort honnête.
ANGÉLIQUE: Le plus honnête du monde.
ARGAN: Qui parle bien latin, et grec.
ANGÉLIQUE: C'est ce que je ne sais pas.
ARGAN: Et qui sera reçu médecin dans trois jours.
ANGÉLIQUE: Lui, mon père?
ARGAN: Oui. Est-ce qu'il ne te l'a pas dit?
ANGÉLIQUE: Non vraiment. Qui vous l'a dit à vous?
ARGAN: Monsieur Purgon.
ANGÉLIQUE: Est-ce que Monsieur Purgon le connaît?
ARGAN: La belle demande! Il faut bien qu'il le connaisse, puisque c'est son neveu.
ANGÉLIQUE: Cléante, neveu de Monsieur Purgon?
ARGAN: Quel Cléante? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demandée en mariage.
ANGÉLIQUE: Hé! oui.
ARGAN: Hé bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon qui est le fils de son beau-frère le médecin, Monsieur Diafoirus; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante; et nous avons conclu ce mariage-là ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prétendu doit m'être amené par son père. Qu'est-ce? vous voilà toute ébaubie?
ANGÉLIQUE: C'est, mon père, que je connais que vous avez parlé d'une personne, et que j'ai entendu une autre.
TOINETTE: Quoi? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin?
ARGAN: Oui. De quoi te mêles-tu, coquine, impudente que tu es?
TOINETTE: Mon Dieu! tout doux: vous allez d'abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter? Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s'il vous plaît, pour un tel mariage?
ARGAN: Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations et des ordonnances.
TOINETTE: Hé bien! voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience: est-ce que vous êtes malade?
ARGAN: Comment, coquine, si je suis malade? si je suis malade, impudente?
TOINETTE: Hé bien! oui, Monsieur, vous êtes malade, n'ayons point de querelle là-dessus; oui, vous êtes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez: voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle, et, n'étant point malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin.
ARGAN: C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père.
TOINETTE: Ma foi! Monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un conseil?
ARGAN: Quel est-il ce conseil?
TOINETTE: De ne point songer à ce mariage-là.
ARGAN: Hé la raison?
TOINETTE: La raison? C'est que votre fille n'y consentira point.
ARGAN: Elle n'y consentira point?
TOINETTE: Non.
ARGAN: Ma fille?
TOINETTE: Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.
ARGAN: J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-là pour tout héritier; et, de plus, Monsieur Purgon, qui n'a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien en faveur de ce mariage; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.
TOINETTE: Il faut qu'il ait tué bien des gens, pour s'être fait si riche.
ARGAN: Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.
TOINETTE: Monsieur, tout cela est bel et bon; mais j'en reviens toujours là: je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari, et elle n'est point faite pour être Madame Diafoirus.
ARGAN: Et je veux, moi, que cela soit.
TOINETTE: Eh fi! ne dites pas cela.
ARGAN: Comment, que je ne dise pas cela?
TOINETTE: Hé non!
ARGAN: Et pourquoi ne le dirai-je pas?
TOINETTE: On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites.
ARGAN: On dira ce qu'on voudra; mais je vous dis que je veux qu'elle exécute la parole que j'ai donnée.
TOINETTE: Non: je suis sûre qu'elle ne le fera pas.
ARGAN: Je l'y forcerai bien.
TOINETTE: Elle ne le fera pas, vous dis-je.
ARGAN: Elle le fera, ou je la mettrai dans un convent.
TOINETTE: Vous?
ARGAN: Moi.
TOINETTE: Bon.
ARGAN: Comment, "bon"?
TOINETTE: Vous ne la mettrez point dans un convent.
ARGAN: Je ne la mettrai point dans un convent?
TOINETTE: Non.
ARGAN: Non?
TOINETTE: Non.
ARGAN: Ouais! Voici qui est plaisant: je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux?
TOINETTE: Non, vous dis-je.
ARGAN: Qui m'en empêchera?
TOINETTE: Vous-même.
ARGAN: Moi?
TOINETTE: Oui: vous n'aurez pas ce cњur-là.
ARGAN: Je l'aurai.
TOINETTE: Vous vous moquez.
ARGAN: Je ne me moque point.
TOINETTE: La tendresse paternelle vous prendra.
ARGAN: Elle ne me prendra point.
TOINETTE: Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit papa mignon" , prononcé tendrement sera assez pour vous toucher.
ARGAN: Tout cela ne fera rien.
TOINETTE: Oui, oui.
ARGAN: Je vous dis que je n'en démordrai point.
TOINETTE: Bagatelles.
ARGAN: Il ne faut point dire "bagatelles" .
TOINETTE: Mon Dieu! je vous connais, vous êtes bon naturellement.
ARGAN, avec emportement: Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.
TOINETTE: Doucement, Monsieur: vous ne songez pas que vous êtes malade.
ARGAN: Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.
TOINETTE: Et moi, je lui défends absolument d'en faire rien.
ARGAN: Où est-ce donc que nous sommes? et quelle audace est-ce là à une coquine de servante de parler de la sorte devant son maître?
TOINETTE: Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.
ARGAN court après Toinette: Ah! insolente, il faut que je t'assomme.
TOINETTE se sauve de lui: Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer.
ARGAN, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main: Viens, viens, que je t'apprenne à parler.
TOINETTE, courant, et se sauvant du côté de la chaise où n'est pas
ARGAN: Je m'intéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie.
ARGAN: Chienne!
TOINETTE: Non, je ne consentirai jamais à ce mariage.
ARGAN: Pendarde!
TOINETTE: Je ne veux point qu'elle épouse votre Thomas Diafoirus.
ARGAN: Carogne!
TOINETTE: Et elle m'obéira plutôt qu'à vous.
ARGAN: Angélique, tu ne veux pas m'arrêter cette coquine-là?
ANGÉLIQUE: Eh! mon père, ne vous faites point malade.
ARGAN: Si tu ne me l'arrêtes, je te donnerai ma malédiction.
TOINETTE: Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit.
ARGAN se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle: Ah! ah! je n'en puis plus. Voilà pour me faire mourir.
Scène VI
BÉLINE, ANGÉLIQUE, TOINETTE, ARGAN.
ARGAN: Ah! ma femme, approchez.
BÉLINE: Qu'avez-vous, mon pauvre mari?
ARGAN: Venez-vous-en ici à mon secours.
BÉLINE: Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils?
ARGAN: Mamie.
BÉLINE: Mon ami.
ARGAN: On vient de me methéâtreen colère!
BÉLINE: Hélas! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami?
ARGAN: Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.
BÉLINE: Ne vous passionnez donc point.
ARGAN: Elle m'a fait enrager, mamie.
BÉLINE: Doucement, mon fils.
ARGAN: Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire.
BÉLINE: Là, là, tout doux.
ARGAN: Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade.
BÉLINE: C'est une impertinente.
ARGAN: Vous savez, mon cњur, ce qui en est.
BÉLINE: Oui, mon cњur, elle a tort.
ARGAN: Mamour, cette coquine-là me fera mourir.
BÉLINE: Eh là! Eh là!
ARGAN: Elle est cause de toute la bile que je fais.
BÉLINE: Ne vous fâchez point tant.
ARGAN: Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.
BÉLINE: Mon Dieu! mon fils, il n'y a point de serviteurs et de servantes qui n'aient leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle; et vous savez qu'il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l'on prend. Holà! Toinette.
TOINETTE: Madame.
BÉLINE: Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère?
TOINETTE, d'un ton doucereux: Moi, Madame, hélas! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu'à complaire à Monsieur en toutes choses.
ARGAN: Ah! la traîtresse!
TOINETTE: Il nous a dit qu'il voulait donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus; je lui ai répondu que je trouvais le parti avantageux pour elle; mais que je croyais qu'il ferait mieux de la methéâtredans un convent.
BÉLINE: Il n'y a pas grand mal à cela, et je trouve qu'elle a raison.
ARGAN: Ah! mamour, vous la croyez. C'est une scélérate: elle m'a dit cent insolences.
BÉLINE: Hé bien! je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Écoutez, Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré, et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles: il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles.
ARGAN: Ah! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi!
BÉLINE, accommodant les oreillers qu'elle met autour d'ARGAN: Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l'autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.
TOINETTE, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant: Et celui-ci pour vous garder du serein.
ARGAN se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette: Ah! coquine, tu veux m'étouffer.
BÉLINE: Eh là, eh là! Qu'est-ce que c'est donc?
ARGAN, tout essoufflé, se jette dans sa chaise: Ah, ah, ah! je n'en puis plus.
BÉLINE: Pourquoi vous emporter ainsi? Elle a cru faire bien.
ARGAN: Vous ne connaissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah! elle m'a mis tout hors de moi; et il faudra plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci.
BÉLINE: Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu.
ARGAN: Mamie, vous êtes toute ma consolation.
BÉLINE: Pauvre petit fils.
ARGAN: Pour tâcher de reconnaître l'amour que vous me portez, je veux, mon cњur, comme je vous ai dit, faire mon testament.
BÉLINE: Ah! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie: je ne saurais souffrir cette pensée; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.
ARGAN: Je vous avais dit de parler pour cela à votre notaire.
BÉLINE: Le voilà là-dedans, que j'ai amené avec moi.
ARGAN: Faites-le donc entrer, mamour.
BÉLINE: Hélas! mon ami, quand on aime bien un mari, on n'est guère en état de songer à tout cela.
Scène VII
LE NOTAIRE, BÉLINE, ARGAN.
ARGAN: Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siège, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis, et je l'ai chargée de vous parler pour un testament que je veux faire.
BÉLINE: Hélas! je ne suis point capable de parler de ces choses-là.
LE NOTAIRE: Elle m'a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle; et j'ai à vous dire là-dessus que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.
ARGAN: Mais pourquoi?
LE NOTAIRE: La coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourrait faire; mais à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un à l'autre, c'est un don mutuel entre vifs; encore faut-il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du décès du premier mourant.
ARGAN: Voilà une coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurais envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.
LE NOTAIRE: Ce n'est point à des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire sévères là-dessus, et s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d'autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis; qui savent aplanir les difficultés d'une affaire, et trouver des moyens d'éluder la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours? Il faut de la facilité dans les choses; autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sou de notre métier.
ARGAN: Ma femme m'avait bien dit, Monsieur, que vous étiez Fort habile, et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s'il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants?
LE NOTAIRE: Comment vous pouvez faire? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes, au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu'ils en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, methéâtreentre ses mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.
BÉLINE: Mon Dieu! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
ARGAN: Mamie!
BÉLINE: Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre.
ARGAN: Ma chère femme!
BÉLINE: La vie ne me sera plus de rien.
ARGAN: Mamour!
BÉLINE: Et je suivrai vos pas, pour vous faire connaître la tendresse que j'ai pour vous.
ARGAN: Mamie, vous me fendez le cњur. Consolez-vous, je vous en prie.
LE NOTAIRE: Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore là.
BÉLINE: Ah! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari qu'on aime tendrement.
ARGAN: Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avait dit qu'il m'en ferait faire un.
LE NOTAIRE: Cela pourra venir encore.
ARGAN: Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit; mais, par précaution, je veux vous methéâtreentre les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Gérante.
BÉLINE: Non, non, je ne veux point de tout cela! Ah! Combien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve?
ARGAN: Vingt mille francs, mamour.
BÉLINE: Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah! de combien sont les deux billets?
ARGAN: Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six.
BÉLINE: Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.
LE NOTAIRE: Voulez-vous que nous procédions au testament?
ARGAN: Oui, Monsieur; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.
BÉLINE: Allons, mon pauvre petit fils.
Scène VIII
ANGÉLIQUE, TOINETTE.
TOINETTE: Les voilà avec un notaire, et j'ai ouï parler de testament. Votre belle-mère ne s'endort point, et c'est sans doute quelque conspiration contre vos intérêts où elle pousse votre père.
ANGÉLIQUE: Qu'il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon cњur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrémité où je suis.
TOINETTE: Moi, vous abandonner? j'aimerais mieux mourir. Votre belle-mère a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire: j'emploierai toute chose pour vous servir. Mais pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre père et de votre belle-mère.
ANGÉLIQUE: Tâche, je t'en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu'on a conclu.
TOINETTE: Je n'ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m'en coûtera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard, mais demain, du grand matin, je l'envoierai quérir, et il sera ravi de...
BÉLINE: Toinette.
TOINETTE: Voilà qu'on m'appelle. Bonsoir. Reposez-vous sur moi.
Le théâtre change, et représente une ville.
PREMIER INTERMÈDE
Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d'abord par des violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le Guet, composé de musiciens et de danseurs.POLICHINELLE : Ô amour, amour, amour, amour! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es-tu allé methéâtredans la cervelle? à quoi t'amuses-tu, misérable insensé que tu es? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l'abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit; et tout cela pour qui? Pour une dragonne, franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n'y a point à raisonner là-dessus. Tu le veux, amour: il faut être fou comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde à un homme de mon âge; mais qu'y faire? On n'est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes.
Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n'y a rien parfois qui soit si touchant qu'un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici de quoi accompagner ma voix. Ô nuit! Ô chère nuit! Porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.Il chante ces paroles:
Notte e dì v'amo e v'adoro,
Cerco un si per mio ristoro;
Ma se voi dite di no,
Bell'ingrata, io morirò.Fra la speranza
S'afflige il cuore,
In lontananza
Consuma l'hore;
Si dolce inganno
Che mi figura
Breve l'affanno
Ahi! Troppo dura!
Cosi per tropp'amar languisco e muoro.Notte e dì v'amo e v'adoro,
Cerco un sì per mio ristoro;
Ma se voi dite di no,
Bell'ingrata, io morirò.Se non dormite,
Almen pensate
Alle ferite
Ch'al cuor mi fate;
Deh! Almen fingete,
Per mio conforto,
Se m'uccidete,
D'haver il torto:
Vostra pietà mi scemerà il martoro.Notte e dì v'amo e v'adoro,
Cerco un sì per mio ristoro,
Ma se voi dite di no,
Bell'ingrata, io morirò.Une VIEILLE se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en se moquant de lui.
Zerbinetti, ch'ogn'hor con finti sguardi,
Mentiti desiri,
Fallaci sospiri,
Accenti bugiardi,
Di fede vi pregiate,
Ah! che non m'ingannate,
Che già so per prova
Ch'in voi non si trova
Constanza ne fede:
Oh! quanto è pazza colei che vi crede!Quei sguardi languidi
Non m'innamorano,
Quei sospir fervidi
Più non m'infiammano,
Vel giuro a fè.
Zerbino misero,
Del vostro piangere
Il mio cor libero
Vuol sempre ridere,
Credet'a me:
Che già so per prova
Ch'in voi non si trova
Constanza ne fede:
Oh! quanto è pazza colei che vi crede!VIOLONS
POLICHINELLE : Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix?
VIOLONS
POLICHINELLE : Paix là, taisez-vous, VIOLONS Laissez-moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable.
VIOLONS
POLICHINELLE : Taisez-vous vous dis-je. C'est moi qui veux chanter.
VIOLONS
POLICHINELLE : Paix donc.
VIOLONS
POLICHINELLE : Ouais!
VIOLONS
POLICHINELLE : Ahi!
VIOLONS
POLICHINELLE : Est-ce pour rire?
VIOLONS
POLICHINELLE : Ah! que de bruit!
VIOLONS
POLICHINELLE : Le diable vous emporte!
VIOLONS
POLICHINELLE : J'enrage.
VIOLONS
POLICHINELLE : Vous ne vous tairez pas? Ah, Dieu soit loué!
VIOLONS
POLICHINELLE : Encore?
VIOLONS
POLICHINELLE : Peste des violons!
VIOLONS
POLICHINELLE : La sotte musique que voilà!
VIOLONS
POLICHINELLE : La, la, la, la, la, la.
VIOLONS
POLICHINELLE : La, la, la, la, la, la.
VIOLONS
POLICHINELLE : La, la, la, la, la, la.
VIOLONS
POLICHINELLE : La, la, la, la, la, la.
VIOLONS
POLICHINELLE : La, la, la, la, la.
VIOLONS
POLICHINELLE avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, en disant plin, tan, plan, etc.: Par ma foi! cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire Taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce qu'on veut. Ho sus, à nous! Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour methéâtreun luth d'accord. Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. Plin, plan. J'entends du bruit, mettons mon luth contre la porte.
ARCHERS, passant dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent: Qui va là, qui va là?
POLICHINELLE : Qui diable est-ce là? Est-ce que c'est la mode de parler en musique?
ARCHERS : Qui va là, qui va là, qui va là?
POLICHINELLE, épouvanté : Moi, moi, moi.
ARCHERS : Qui va là, qui va là? vous dis-je.
POLICHINELLE : Moi, moi, vous dis-je.
ARCHERS : Et qui toi, et qui toi?
POLICHINELLE : Moi, moi, moi, moi, moi, moi.
ARCHERS : Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.
POLICHINELLE, feignant d'être bien hardi : Mon nom est: "va te faire pendre."
ARCHERS : Ici, camarades, ici.
Saisissons l'insolent qui nous répond ainsi.ENTRÉE DE BALLET
Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit.
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Qui va là?
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Qui sont les coquins que j'entends?
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Euh?
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Holà, mes laquais, mes gens!
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Par la mort!
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Par la sang !
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : J'en jetterai par terre.
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton!
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE : Donnez-moi mon mousqueton.
VIOLONS ET DANSEURS
POLICHINELLE fait semblant de tirer un coup de pistolet : Poue.
Ils tombent tous et s'enfuient.
POLICHINELLE, en se moquant : Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné l'épouvante! Voilà de sottes gens d'avoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi! Ii n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avais tranché du grand seigneur, et n'avais fait le brave, ils n'auraient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah.
Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu'il disait, ils le saisissent au collet.
ARCHERS : Nous le tenons. à nous, camarades, à nous:
Dépêchez, de la lumière.BALLET
Tout le Guet vient avec des lanternes.
ARCHERS : Ah, traître! ah, fripon! C'est donc vous?
Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire,
Insolent, effronté, coquin, filou, voleur,
Vous osez nous faire peur?POLICHINELLE : Messieurs, c'est que j'étais ivre.
ARCHERS : Non, non, bon, point de raison:
Il faut vous apprendre à vivre.
En prison, vite, en prison.POLICHINELLE : Messieurs, je ne suis point voleur.
ARCHERS : En prison.
POLICHINELLE : Je suis un bourgeois de la ville.
ARCHERS : En prison.
POLICHINELLE : Qu'ai-je fait?
ARCHERS : En prison, vite en prison.
POLICHINELLE : Messieurs, laissez-moi aller.
ARCHERS : Non.
POLICHINELLE : Je vous prie.
ARCHERS : Non.
POLICHINELLE : Eh!
ARCHERS : Non.
POLICHINELLE : De grâce.
ARCHERS : Non, non.
POLICHINELLE : Messieurs.
ARCHERS : Non, non, non.
POLICHINELLE : S'il vous plaît.
ARCHERS : Non, non.
POLICHINELLE : Par charité.
ARCHERS : Non, non.
POLICHINELLE : Au nom du Ciel!
ARCHERS : Non, non.
POLICHINELLE : Miséricorde!
ARCHERS : Non, non, non, point de raison:
Il faut vous apprendre à vivre.
En prison vite, en prison.POLICHINELLE : Eh! n'est-il rien, messieurs, qui soit capable d'attendrir vos âmes?
ARCHERS : Il est aisé de nous toucher,
Et nous sommes humains plus qu'on ne saurait croire:
Donnez-nous doucement six pistoles pour boire,
Nous allons vous lâcher.POLICHINELLE : Hélas! Messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sol sur moi.
ARCHERS : Au défaut de six pistoles,
Choisissez donc sans façon
D'avoir trente croquignoles,
Ou douze coups de bâton.POLICHINELLE : Si c'est une nécessité, et qu'il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.
ARCHERS : Allons, préparez-vous,
Et comptez bien les coups.BALLET
Les Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.
POLICHINELLE : Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze.
ARCHERS : Ah, ah! vous en voulez passer:
Allons, c'est à recommencer.POLICHINELLE : Ah! Messieurs, ma pauvre tête n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de bâtons que de recommencer.
ARCHERS : Soit! puisque le bâton est pour vous plus charmant,
Vous aurez contentement.BALLET
Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâtons en cadence.
POLICHINELLE : Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurais plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.
ARCHERS : Ah, l'honnête homme! Ah, l'âme noble et belle!
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.POLICHINELLE : Messieurs, je vous donne le bonsoir.
ARCHERS : Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.
POLICHINELLE : Votre serviteur.
ARCHERS : Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.
POLICHINELLE : Très humble valet.
ARCHERS : Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.
POLICHINELLE : Jusqu'au revoir.
BALLET
Ils dansent tous, en réjouissance de l'argent qu'ils ont reçu.
Le théâtre change et représente encore une chambre.ACTE II, Scène I
TOINETTE, CLÉANTE.
TOINETTE: Que demandez-vous, Monsieur?
CLÉANTE : Ce que je demande?
TOINETTE: Ah, ah, c'est vous? Quelle surprise et que venez-vous faire céans?
CLÉANTE : Savoir ma destinée, parler à l'aimable Angélique, consulter les sentiments de son cњur, et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal dont on m'a averti.
TOINETTE: Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à ANGÉLIQUE: il faut des mystères, et l'on vous a dit l'étroite garde où elle est retenue, qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne, et que ce ne fut que la curiosité d'une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d'aller à cette comédie qui donna lieu à la naissance de votre passion; et nous nous sommes bien gardées de parler de cette aventure.
CLÉANTE : Aussi ne viens-je pas ici comme Cléante et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son maître de musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie à sa place.
TOINETTE: Voici son père. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là.
Scène IIARGAN, TOINETTE, CLÉANTE.
ARGAN: Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées, et douze venues; mais j'ai oublié à lui demander si c'est en long, ou en large.
TOINETTE: Monsieur, voilà un.
ARGAN: Parle bas, pendarde: tu viens m'ébranler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si haut à des malades.
TOINETTE: Je voulais vous dire, Monsieur.
ARGAN: Parle bas, te dis-je.
TOINETTE: Monsieur.
Elle fait semblant de parler.ARGAN: Eh?
TOINETTE: Je vous dis que.
Elle fait semblant de parler.ARGAN: Qu'est-ce que tu dis?
TOINETTE, haut: Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous.
ARGAN: Qu'il vienne.
Toinette fait signe à Cléante d'avancer.CLÉANTE : Monsieur.
TOINETTE, raillant: Ne parlez pas si haut, de peur d'ébranler le cerveau de Monsieur.
CLÉANTE : Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux.
TOINETTE, feignant d'être en colère: Comment "qu'il se porte mieux"? Cela est faux: Monsieur se porte toujours mal.
CLÉANTE : J'ai ouï dire que Monsieur était mieux, et je lui trouve bon visage.
TOINETTE: Que voulez-vous dire avec votre bon visage? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux. Il ne s'est jamais si mal porté.
ARGAN: Elle a raison.
TOINETTE: Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade.
ARGAN: Cela est vrai.
CLÉANTE : Monsieur, j'en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de Mademoiselle votre fille. Il s'est vu obligé d'aller à la campagne pour quelques jours; et comme son ami intime, il m'envoie à sa place, pour lui continuer ses leçons, de peur qu'en les interrompant elle ne vînt à oublier ce qu'elle sait déjà.
ARGAN: Fort bien. Appelez Angélique.
TOINETTE: Je crois, Monsieur, qu'il sera mieux de mener Monsieur à sa chambre.
ARGAN: Non; faites-la venir.
TOINETTE: Il ne pourra lui donner leçon comme il faut, s'ils ne sont en particulier.
ARGAN: Si fait, si fait.
TOINETTE: Monsieur, cela ne fera que vous étourdir, et il ne faut rien pour vous émouvoir en l'état où vous êtes, et vous ébranler le cerveau.
ARGAN: Point, point: j'aime la musique, et je serai bien aise de. Ah! la voici. Allez-vous-en voir, vous, si ma femme est habillée.
Scène III
ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÉANTE.
ARGAN: Venez, ma fille: votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu'il envoie à sa place pour vous montrer.
ANGÉLIQUE: Ah, Ciel!
ARGAN: Qu'est-ce? d'où vient cette surprise?
ANGÉLIQUE: C'est...
ARGAN: Quoi? qui vous émeut de la sorte?
ANGÉLIQUE: C'est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici.
ARGAN: Comment?
ANGÉLIQUE: J'ai songé cette nuit que j'étais dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne faite tout comme Monsieur s'est présentée à moi, à qui j'ai demandé secours, et qui m'est venue tirer de la peine où j'étais; et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'idée toute la nuit.
CLÉANTE : Ce n'est pas être malheureux que d'occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant, et mon bonheur serait grand sans doute si vous étiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer; et il n'y a rien que je ne fisse pour.
Scène IVTOINETTE, CLÉANTE, ANGÉLIQUE, ARGAN.
TOINETTE, par dérision: Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ce que je disais hier. Voici Monsieur Diafoirus le père, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, qui m'ont ravie, et votre fille va être charmée de lui.
ARGAN, à Cléante, qui feint de vouloir s'en aller: Ne vous en allez point, Monsieur. C'est que je marie ma fille; et voilà qu'on lui amène son prétendu mari, qu'elle n'a point encore vu.
CLÉANTE : C'est m'honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois témoin d'une entrevue si agréable.
ARGAN: C'est le fils d'un habile médecin, et le mariage se fera dans quatre jours.
CLÉANTE : Fort bien.
ARGAN: Mandez-le un peu à son maître de musique, afin qu'il se trouve à la noce.
CLÉANTE : Je n'y manquerai pas.
ARGAN: Je vous y prie aussi.
CLÉANTE : Vous me faites beaucoup d'honneur.
TOINETTE: Allons, qu'on se range, les voici.
Scène V
MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS, ARGAN, CLÉANTE, ANGÉLIQUE, TOINETTE.
ARGAN, mettant la main à son bonnet sans l'ôter: Monsieur Purgon, Monsieur, m'a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier, vous savez les conséquences.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l'incommodité.
ARGAN: Je reçois, Monsieur. Ils parlent tous deux en même temps, s'interrompent et confondent.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous venons ici, Monsieur.
ARGAN: Avec beaucoup de joie.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Mon fils Thomas, et moi.
ARGAN: L'honneur que vous me faites.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Vous témoigner, Monsieur.
ARGAN: Et j'aurais souhaité.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Le ravissement où nous sommes.
ARGAN: De pouvoir aller chez vous.
MONSIEUR DIAFOIRUS: De la grâce que vous nous faites.
ARGAN: Pour vous en assurer.
MONSIEUR DIAFOIRUS: De vouloir bien nous recevoir.
ARGAN: Mais vous savez, Monsieur.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Dans l'honneur, Monsieur.
ARGAN: Ce que c'est qu'un pauvre malade.
MONSIEUR DIAFOIRUS: De votre alliance.
ARGAN: Qui ne peut faire autre chose.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Et vous assurer.
ARGAN: Que de vous dire ici.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Que dans les choses qui dépendront de notre métier.
ARGAN: Qu'il cherchera toutes les occasions.
MONSIEUR DIAFOIRUS: De même qu'en toute autre.
ARGAN: De vous faire connaître, Monsieur.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous serons toujours prêts, Monsieur.
ARGAN: Qu'il est tout à votre service.
MONSIEUR DIAFOIRUS: à vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils, et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
THOMAS DIAFOIRUS est un grand benêt, nouvellement sorti des coles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps: N'est-ce pas par le père qu'il convient commencer?
MONSIEUR DIAFOIRUS: Oui.
THOMAS DIAFOIRUS: Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir, et révérer en vous un second père; mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré; mais vous m'avez choisi. Il m'a reçu par nécessité, mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps, mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté; et d'autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre par avance les très humbles et très respectueux hommages.
TOINETTE: Vivent les collèges, d'où l'on sort si habile homme!
THOMAS DIAFOIRUS: Cela a-t-il bien été, mon père?
MONSIEUR DIAFOIRUS: Optime.
ARGAN, à ANGÉLIQUE: Allons, saluez Monsieur.
THOMAS DIAFOIRUS: Baiserai-je?
MONSIEUR DIAFOIRUS: Oui, oui.
THOMAS DIAFOIRUS, à ANGÉLIQUE: Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on.
ARGAN: Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille à qui vous parlez.
THOMAS DIAFOIRUS: Où donc est-elle?
ARGAN: Elle va venir.
THOMAS DIAFOIRUS: Attendrai-je, mon père, qu'elle soit venue?
MONSIEUR DIAFOIRUS: Faites toujours le compliment de Mademoiselle.
THOMAS DIAFOIRUS: Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux, lorsqu'elle venoit à être éclairée des rayons du soleil: tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cњur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce cњur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire, que d'être toute sa vie, Mademoiselle, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur, et mari.
TOINETTE, en le raillant: Voilà ce que c'est que d'étudier, on apprend à dire de belles choses.
ARGAN: Eh! que dites-vous de cela?
CLÉANTE : Que Monsieur fait merveilles, et que s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
TOINETTE: Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.
ARGAN: Allons vite ma chaise, et des sièges à tout le monde. Mettez-vous là, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, Mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. "Bon, disais-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir." Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine; mais il se raidissait contre les difficultés, et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de bathéâtrele fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre École. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine.
THOMAS DIAFOIRUS. Il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu'il présente à ANGÉLIQUE: J'ai contre les circulateurs soutenu une thèse, qu'avec la permission de Monsieur, j'ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.
ANGÉLIQUE: Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.
TOINETTE: Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l'image; cela servira à parer notre chambre.
THOMAS DIAFOIRUS: Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.
TOINETTE: Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter, qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique, et qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.
ARGAN: N'est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin?
MONSIEUR DIAFOIRUS: à vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable, et j'ai toujours trouvé qu'il valait mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne; et pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
TOINETTE: Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez: vous n'êtes point auprès d'eux pour cela; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes; c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.
ARGAN, à Cléante: Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.
CLÉANTE : J'attendais vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie.
ANGÉLIQUE: Moi?
CLÉANTE : Ne vous défendez point, s'il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que nous devons chanter. Je n'ai pas une voix à chanter; mais ici il suffit que je me fasse entendre, et l'on aura La bonté de m'excuser par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle.
ARGAN: Les vers en sont-ils beaux?
CLÉANTE : C'est proprement ici un petit opéra impromptu, et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
ARGAN: Fort bien. Écoutons.
CLÉANTE, sous le nom d'un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs pensées l'un à l'autre en chantant: Voici le sujet de la scène. Un berger était attentif aux beautés d'un spectacle, qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitait une bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versait des larmes, qu'il trouva les plus belles du monde. "Hélas! dit-il en lui-même, est-on capable d'outrager une personne si aimable? Et quel inhumain, quel barbare ne serait touché par de telles larmes?" Il prend soin de les arrêter, ces larmes, qu'il trouve si belles; et l'aimable bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d'une manière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le berger n'y peut résister; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son cњur se sent pénétré. "Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remerciement? Et que ne voudrait-on pas faire, à quels services, à quels dangers, ne serait-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une âme si reconnaissante?" Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable bergère; et de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chère idée; mais la grande contrainte où l'on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d'elle la permission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais dans le même temps on l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cњur de ce triste berger. Le voilà accablé d'une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre; et son amour au désespoir lui fait trouver un moyen de s'introduire dans la maison de sa bergère, pour apprendre ses sentiments et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un père oppose aux tendresses de son amour. Il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l'aimable bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée; et cette vue le remplit d'une colère, dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore; et son respect, et la présence de son père l'empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi (Il chante):
Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir;
Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos pensées.
Apprenez-moi ma destinée:
Faut-il vivre? Faut-il mourir?ANGÉLIQUE répond en chantant.
Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,
Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez:
Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire,
C'est vous en dire assez.ARGAN: Ouais! je ne croyais pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
CLÉANTE
Hélas! belle Philis,
Se pourrait-il que l'amoureux Tircis
Eût assez de bonheur,
Pour avoir quelque place dans votre cњur?ANGÉLIQUE
Je ne m'en défends point dans cette peine extrême:
Oui, Tircis, je vous aime.CLÉANTE
Ô parole pleine d'appas!
Ai-je bien entendu, hélas!
Redites-la, Philis, que je n'en doute pas.ANGÉLIQUE : Oui, Tircis, je vous aime.
CLÉANTE : De grâce, encor, Philis.
ANGÉLIQUE : Je vous aime.
CLÉANTE : Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas.
ANGÉLIQUE : Je vous aime, je vous aime,
Oui, Tircis, je vous aime.CLÉANTE
Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde,
Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien?
Mais, Philis, une pensée
Vient troubler ce doux transport:
Un rival, un rival.ANGÉLIQUE
Ah! je le hais plus que la mort;
Et sa présence, ainsi qu'à vous,
M'est un cruel supplice.CLÉANTE : Mais un père à ses vњux vous veut assujettir.
ANGÉLIQUE
Plutôt, plutôt mourir,
Que de jamais y consentir;
Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir.ARGAN: Et que dit le père à tout cela?
CLÉANTE : Il ne dit rien.
ARGAN: Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire.
CLÉANTE :Ah! mon amour.
ARGAN: Non, non, en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente, de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ha, ha. Où sont donc les paroles que vous avez dites? Il n'y a là que de la musique écrite?
CLÉANTE : Est-ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu'on a trouvé depuis peu l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes?
ARGAN: Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'opéra.
CLÉANTE : J'ai cru vous divertir.
ARGAN: Les sottises ne divertissent point. Ah! voici ma femme.
Scène VI
BÉLINE, ARGAN, TOINETTE, ANGÉLIQUE, MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS.
ARGAN: Mamour, voilà le fils de Monsieur Diafoirus.
THOMAS DIAFOIRUS commence un compliment qu'il avait étudié, et la mémoire lui manquant, il ne peut le continuer: Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on voit sur votre visage.
BÉLINE: Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos pour avoir l'honneur de vous voir.
THOMAS DIAFOIRUS: Puisque l'on voit sur votre visage. Puisque l'on voit sur votre visage. Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m'a troublé la mémoire.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Thomas, réservez cela pour une autre fois.
ARGAN: Je voudrais, mamie, que vous eussiez été ici tantôt.
TOINETTE: Ah! Madame, vous avez bien perdu de n'avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.
ARGAN: Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari.
ANGÉLIQUE: Mon père.
ARGAN: Hé bien! "Mon père"? Qu'est-ce que cela veut dire?
ANGÉLIQUE: De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connaître, et de voir naître en nous l'un pour l'autre cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
THOMAS DIAFOIRUS: Quant à moi, Mademoiselle, elle est déjà toute née en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.
ANGÉLIQUE: Si vous êtes si prompt, Monsieur, il n'en est pas de même de moi, et je vous avoue que votre mérite n'a pas encore fait assez d'impression dans mon âme.
ARGAN: Ho bien, bien! cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez mariés ensemble.
ANGÉLIQUE: Eh! mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumethéâtreun cњur par force; et si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait à lui par contrainte.
THOMAS DIAFOIRUS: Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père.
ANGÉLIQUE: C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence.
THOMAS DIAFOIRUS: Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume était d'enlever par force de la maison des pères Les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convolaient dans les bras d'un homme.
ANGÉLIQUE: Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle; et quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous patience: si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
THOMAS DIAFOIRUS: Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.
ANGÉLIQUE: Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.
THOMAS DIAFOIRUS: Distinguo, Mademoiselle: dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo; mais dans ce qui la regarde, nego.
TOINETTE: Vous avez beau raisonner: Monsieur est frais émoulu du collège, et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la faculté?
BÉLINE: Elle a peut-être quelque inclination en tête.
ANGÉLIQUE: Si j'en avais, Madame, elle serait telle que la raison et l'honnêteté pourraient me la permettre.
ARGAN: Ouais! Je joue ici un plaisant personnage.
BÉLINE: Si j'étais que de vous, mon fils, je ne la forcerais point à se marier, et je sais bien ce que je ferais.
ANGÉLIQUE: Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
BÉLINE: C'est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d'être obéissantes, et soumises aux volontés de leurs pères. Cela était bon autrefois.
ANGÉLIQUE: Le devoir d'une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l'étendent point à toutes sortes de choses.
BÉLINE: C'est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie.
ANGÉLIQUE: Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
ARGAN: Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.
ANGÉLIQUE: Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque précaution. Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se methéâtreen état de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là, à la vérité, n'y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne.
BÉLINE: Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrais bien savoir ce que vous voulez dire par là.
ANGÉLIQUE: Moi, Madame, que voudrais-je dire que ce que je dis?
BÉLINE: Vous êtes si sotte, mamie, qu'on ne saurait plus vous souffrir.
ANGÉLIQUE: Vous voudriez bien, Madame, m'obliger à vous répondre quelque impertinence; mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage.
BÉLINE: Il n'est rien d'égal à votre insolence.
ANGÉLIQUE: Non, Madame, vous avez beau dire.
BÉLINE: Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde.
ANGÉLIQUE: Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous; et pour vous ôter l'espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m'ôter de votre vue.
ARGAN: Écoute, il n'y a point de milieu à cela: choisis d'épouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien.
BÉLINE: Je suis fâchée de vous quitter, mon fils, mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt.
ARGAN: Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il expédie ce que vous savez.
BÉLINE: Adieu, mon petit ami.
ARGAN: Adieu, mamie. Voilà une femme qui m'aime. cela n'est pas croyable.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Nous allons, Monsieur, prendre congé de vous.
ARGAN: Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.
MONSIEUR DIAFOIRUS lui tâte le pouls: Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis?
THOMAS DIAFOIRUS: Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Bon.
THOMAS DIAFOIRUS: Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Fort bien.
THOMAS DIAFOIRUS: Repoussant.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Bene.
THOMAS DIAFOIRUS: Et même un peu caprisant.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Optime.
THOMAS DIAFOIRUS: Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est-à-dire la rate.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Fort bien.
ARGAN: Non: Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Eh! oui: qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti?
ARGAN: Non, rien que du bouilli.
MONSIEUR DIAFOIRUS: Eh! oui: rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains.
ARGAN: Monsieur, combien est-ce qu'il faut methéâtrede grains de sel dans un њuf?
MONSIEUR DIAFOIRUS: Six, huit, dix, par les nombres pairs; comme dans les médicaments, par les nombres impairs.
ARGAN: Jusqu'au revoir, Monsieur.
Scène VII
BÉLINE, ARGAN.
BÉLINE: Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose à laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par-devant la chambre d'Angélique, j'ai vu un jeune homme avec elle, qui s'est sauvé d'abord qu'il m'a vue.
ARGAN: Un jeune homme avec ma fille?
BÉLINE: Oui. Votre petite fille Louison était avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles.
ARGAN: Envoyez-la ici, mamour, envoyez-la ici. Ah, l'effrontée! je ne m'étonne plus de sa résistance.
Scène VIII
LOUISON, ARGAN.
LOUISON: Qu'est-ce que vous voulez, mon papa? Ma belle-maman m'a dit que vous me demandez.
ARGAN: Oui, venez çà, avancez là. Tournez-vous, levez les yeux, regardez-moi. Eh!
LOUISON: Quoi, mon papa?
ARGAN: Là.
LOUISON: Quoi?
ARGAN: N'avez-vous rien à me dire?
LOUISON: Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'âne, ou bien la fable du corbeau et du renard, qu'on m'a apprise depuis peu.
ARGAN: Ce n'est pas là ce que je demande.
LOUISON: Quoi donc?
ARGAN: Ah! rusée, vous savez bien ce que je veux dire.
LOUISON: Pardonnez-moi, mon papa.
ARGAN: Est-ce là comme vous m'obéissez?
LOUISON: Quoi?
ARGAN: Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez?
LOUISON: Oui, mon papa.
ARGAN: L'avez-vous fait?
LOUISON: Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu.
ARGAN: Et n'avez-vous rien vu aujourd'hui?
LOUISON: Non, mon papa.
ARGAN: Non?
LOUISON: Non, mon papa.
ARGAN: Assurément?
LOUISON: Assurément.
ARGAN: Oh çà! je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi.
Il va prendre une poignée de verges.LOUISON: Ah! mon papa.
ARGAN: Ah, ah! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sњur?
LOUISON: Mon papa.
ARGAN: Voici qui vous apprendra à mentir.
LOUISON se jette à genoux: Ah! mon papa, je vous demande pardon. C'est que ma sњur m'avait dit de ne pas vous le dire; mais je m'en vais vous dire tout.
ARGAN: Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.
LOUISON: Pardon, mon papa.
ARGAN: Non, non.
LOUISON: Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet.
ARGAN: Vous l'aurez.
LOUISON: Au nom de Dieu! mon papa, que je ne l'aie pas.
ARGAN, la prenant pour la fouetter: Allons, allons.
LOUISON: Ah! mon papa, vous m'avez blessée, attendez: je suis morte.
Elle contrefait la morte.ARGAN: Holà! Qu'est-ce là? Louison, Louison. Ah, mon Dieu! Louison. Ah! ma fille! Ah! malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu'ai-je fait, misérable? Ah! chiennes de verges. La peste soit des verges! Ah! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison.
LOUISON: Là, là, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait.
ARGAN: Voyez-vous la petite rusée? Oh çà, çà! je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.
LOUISON: Ho! oui, mon papa.
ARGAN: Prenez-y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez.
LOUISON: Mais, mon papa, ne dites pas à ma sњur que je vous l'ai dit.
ARGAN: Non, non.
LOUISON: C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma sњur comme j'y étais.
ARGAN: Hé bien?
LOUISON: Je lui ai demandé ce qu'il demandait, et il m'a dit qu'il était son maître à chanter.
ARGAN: Hon, hon. Voilà l'affaire. Hé bien?
LOUISON: Ma sњur est venue après.
ARGAN: Hé bien?
LOUISON: Elle lui a dit: "sortez, sortez, sortez, mon Dieu! sortez; vous me mettez au désespoir".
ARGAN: Hé bien?
LOUISON: Et lui, il ne voulait pas sortir.
ARGAN: Qu'est-ce qu'il lui disait?
LOUISON: Il lui disait je ne sais combien de choses.
ARGAN: Et quoi encore?
LOUISON: Il lui disait tout ci, tout çà, qu'il l'aimait bien, et qu'elle était la plus belle du monde.
ARGAN: Et puis après?
LOUISON: Et puis après, il se mettait à genoux devant elle.
ARGAN: Et puis après?
LOUISON: Et puis après, il lui baisait les mains.
ARGAN: Et puis après?
LOUISON: Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, et il s'est enfui.
ARGAN: Il n'y a point autre chose?
LOUISON: Non, mon papa.
ARGAN: Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh! ah, ah! oui? Oh, oh! voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'avez pas dit.
LOUISON: Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur.
ARGAN: Prenez garde.
LOUISON: Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.
ARGAN: Oh bien, bien! nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde à tout: allez. Ah! il n'y a plus d'enfants. Ah! que d'affaires! je n'ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n'en puis plus.
Il se remet dans sa chaise.Scène IX
BÉRALDE, ARGAN.
BÉRALDE: Hé bien! mon frère, qu'est-ce? comment vous portez-vous?
ARGAN: Ah! mon frère, fort mal.
BÉRALDE: Comment "fort mal"?
ARGAN: Oui, je suis dans une faiblesse si grande, que cela n'est pas croyable.
BÉRALDE: Voilà qui est fâcheux.
ARGAN: Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler.
BÉRALDE: J'étais venu ici, mon frère, vous proposer un parti pour ma nièce Angélique.
ARGAN, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise: Mon frère, ne me parlez point de cette coquine-là. C'est une friponne, une impertinente, une effrontée, que je mettrai dans un convent avant qu'il soit deux jours.
BÉRALDE: Ah! voilà qui est bien: je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh çà! nous parlerons d'affaires tantôt. Je vous amène ici un divertissement, que j'ai rencontré, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l'âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des gyptiens, vêtus en Mores, qui font des danses mêlées de chansons, où je suis sûr que vous prendrez plaisir; et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons.
SECOND INTERMÈDER
Le frère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs égyptiens et égyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons.PREMIERE FEMME MORE
Profitez du printemps
De vos beaux ans,
Aimable jeunesse;
Profitez du printemps
De vos beaux ans,
Donnez-vous à la tendresse.Les plaisirs les plus charmants,
Sans l'amoureuse flamme,
Pour contenter une âme
N'ont point d'attraits assez puissants.Profitez du printemps
De vos beaux ans,
Aimable jeunesse;
Profitez du printemps
De vos beaux ans,
Donnez-vous à la tendresse.Ne perdez point ces précieux moments:
La beauté passe,
Le temps l'efface,
L'âge de glace
Vient à sa place,
Qui nous ôte le goût de ces doux passe-temps.Profitez du printemps
De vos beaux ans,
Aimable jeunesse;
Profitez du printemps
De vos beaux ans,
Donnez-vous à la tendresse.SECONDE FEMME MORE
Quand d'aimer on nous presse,
À quoi songez-vous?
Nos cours, dans la jeunesse,
N'ont vers la tendresse
Qu'un penchant trop doux;
L'amour a pour nous prendre
De si doux attraits,
Que de soi, sans attendre,
On voudrait se rendre
À ses premiers traits:
Mais tout ce qu'on écoute
Des vives douleurs
Et des pleurs
Qu'il nous coûte
Fait qu'on en redoute
Toutes les douceurs.TROISIÈME FEMME MORE
Il est doux, à notre âge,
D'aimer tendrement
Un amant
Qui s'engage:
Mais s'il est volage,
Hélas! quel tourment!QUATRIÈME FEMME MORE
L'amant qui se dégage
N'est pas le malheur;
La douleur
Et la rage,
C'est que le volage
Garde notre cњur.SECONDE FEMME MORE
Quel parti faut-il prendre
Pour nos jeunes cours?QUATRIÈME FEMME MORE
Devons-nous nous y rendre
Malgré ses rigueurs?ENSEMBLE
Oui, suivons ses ardeurs,
Ses transports, ses caprices,
Ses douces langueurs;
S'il a quelques supplices,
Il a cent délices
Qui charment les cours.ENTRÉE de ballet
Tous les Mores dansent ensemble, et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux.
Acte III
Scène I